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Terre & Nature, 11 août 2005
De l'ailleurs à l'alpage
Une brume épaisse recouvre l'alpage. La pluie semble bien décidée à prendre sa revanche sur les jours de beau temps et de canicule qui ont précédé. Déjà elle tombe drue, s'obstine, bouche l'horizon. C'est le premier jour de juillet. Le soleil s'est levé à 5 h 44. Blaise Hofmann aussi, s'arrachant à sa paillasse et à la case sans confort qu'il occupe près du barrage de l'Hongrin, dans les Alpes vaudoises, pour aller jeter un œil sur le troupeau de moutons dont il est le berger durant quatre mois. On est loin de l'image d'Epinal du pâtre contemplant le lever du jour ou jouant de la flûte au clair de lune, accroché à un éperon rocheux. Deux chiens l'escortent et, sur ses ordres, jouent avec autant de zèle que de méthode les rabatteurs.

Licencié en lettres de l'Université de Lausanne, Blaise Hofmann (27 ans) n'a rien du sédentaire. Bourlingueur dans l'âme, il préfère les chemins de traverse et les horizons lointains aux sentiers trop connus et convenus que la plupart des gens empruntent une fois entrés dans la vie active. " J'ai un chromosome nomade ", confie-t-il. En 2001, sac au dos et quelques économies en poche, il quitte les rives du Léman pour un voyage de près de deux ans à travers le monde. A la faveur de ce périple, longue déambulation sans autre but que la découverte et le dépaysement, il traverse et s'arrête dans maints pays (Russie, Mongolie, Chine, Afghanistan, etc.), Blaise Hofmann a tiré un très beau livre, publié à compte d'auteur à Paris: Billet Aller simple. " Il ne faut pas avoir peur d'être lent, seulement d'être arrêté (...). J'ai la démarche souple et hésitante d'un guignol sans ficelle, d'un pantin rêveur, d'un enfant gâté ", écrit-il.

Revenu au pays, celui qui se définit comme un 'enfant gâté' se partage entre l'écriture et l'enseignement (français, histoire). Le temps d'un été, il a choisi d'être berger, de vivre seul sur un alpage, d'apprendre un nouveau métier, lequel implique un mode de vie aussi simple que spartiate, rude bien souvent aussi.

C'est tout sauf une fuite du monde citadin, des amis ! " Faire cela, c'est sans doute pour moi une façon de retrouver mes origines paysannes ", explique Blaise Hofmann. C'est un milieu que l'on oublie un peu lorsque l'on va à l'Uni. " Il a grandi dans une ferme. Ses parents exploitent un domaine agricole à Villars-sous-Yens (VD). Son père n'est pas seulement agriculteur, mais viticulteur aussi. L'étiquette d'une bouteille de vin rouge posée à côté du fromage sur la table de la case de l'Ortier, sur l'alpage, en témoigne.

En étant berger, Blaise Hofmann a l'impression de retrouver l'esprit nomade qui, au fond de lui, le taraude et l'a poussé à faire son long voyage du côté du soleil levant. Avec le troupeau sur lequel il veille, il se déplace. Ayant été près de la Lécherette dans un premier temps, il va passer les mois de juillet et d'août au-dessus de Leysin, entre les tours de Mayen et d'A ï. Le déplacement, c'est trois jours de transhumance, trois jours de marche.

Quand il ne court pas après ses moutons, Blaise Hofmann lit (" ici, j'aime avoir le Temps ou l'Hebdo "), écrit des poèmes, gratte les cordes de sa guitare, accueille des amis ou tente de se faire accepter des agriculteurs du coin en partageant l'apéro avec eux, même tôt le matin s'il le faut. Avec sa haute carrure, ses bras charpentés et sa peau tannée, rien ne laisse deviner qu'il vient de la ville, qu'il est un néophyte. Sur le tas, jour après jour, il apprend le métier de berger. " Ce n'est pas avec les livres que l'on apprend mais en observant le troupeau, ses habitudes, son fonctionnement. C'est un travail de patience. "

Entouré de près de mille moutons et des deux " chiens directeurs " qui l'appuient dans sa tâche, il éprouve la solitude de l'alpage (" moi qui aime voir des gens, les amis, sortir et aller dans les cafés "!), se donne le droit de douter, ne redoutant ni la simplicité, ni le froid, ni la pluie.

Léo Bolliger



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