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La Liberté, 27 août 2007 |
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Vingt-neuf ans, regard clair, un charme terrible. Blaise Hofmann se raconte en polo vert. Journaliste à "L'Hebdo", fils de paysan, écrivain, un esprit d'intello dans un corps de footeux. Sur son site web, trois caractères chinois, "Dan Cheng Piao", "Billet aller simple". C'est le titre de son premier récit de voyage, publié en 2004, inspiré d'une vadrouille de plus d'un an entre Vladivostok, Oulan-Bator et Djibouti. Dans "Estive", second ouvrage publié ce printemps, Blaise Hofmann tente un autre genre de voyage, sédentaire celui-là. Quatre mois d'alpage et la vie de berger: mille moutons à surveiller, rassembler, soigner, nourrir, et rassembler à nouveau, entre les hauteurs de l'Hongrin et de Leysin. Un métier qui incite à poser les livres, dit-il, "et qui enseigne par la force des choses une qualité d'intuition et de regard". Le regard bleu, en l'occurence, à la fois ironique et tendre, lorsqu'il s'agit de croquer les personnages, les accents, les gestes. Et puis, Blaise Hofmann multiplie les projets. "Pour se marrer", il signe des paroles de chansons pour enfants (CD à l'automne). "Un truc qui ne prenne pas la tête des parents, sans rime en "ouille". Parce qu'à écouter ces chansons en boucle, on devient cinglé!" Autre chose? Ah oui: Blaise Hofmann excelle, aussi, à se taire. Et à sourire en coin. Berger, journaliste, aide-infirmier, prof, animateur, écrivain: tu dis quoi, quand tu dois te présenter? Je donne la profession du moment. Mais j'évite vraiment "écrivain". Quand on dit qu'on a écrit un bouquin, les gens pensent "oh la la..." Après, on attaque la genèse, pourquoi tu écris - d'ailleurs j'espère qu'on ne va pas en arriver là... En fait, si on voulait répondre sincèrement, il faudrait parler pendant une heure, et dire tout de suite l'essentiel à des gens qu'on ne connaît pas. Alors je me suis exercé à botter en touche... Tu dis qu'en voyage, tu ne prends jamais de photos. En fait si, tu en fais avec des mots. Oui, j'essaie d'avoir cette approche surexacte, d'accumulation de détails, de descriptions en travelling. Moi qui ne suis pas photographe, je fais mauvais usage de la photo: il y a une passivité dans la possession d'une image. Pour décrire, il faut du temps. Si on reste ici deux heures, on va d'abord parler des tables, des garçons de café, des choses banales. Petit à petit, on va arriver aux trois détails qui font vraiment le buffet de la gare, première classe. Il faut combien de jours sans voir personne, à la montagne, pour se sentir seul? Là, c'était un faux exercice de solitude, parce qu'on est en Suisse, à une heure de route du Théâtre de Vidy. Et j'avais un jour de congé tous les dix jours, alors que le vrai berger, lui, reste quatre mois dans sa vallée. "La solitude, en fait, c'est juste un prisme qui augmente tout. Après plusieurs jours dans la brume, sans parler, on arrive tout près des émotions. Et quoi qu'on fasse, on en sort gagnant. Une fois qu'on a cette certitude, on peut se lancer avec confiance dans n'importe quelle expérience. On va se retrouver tout nu, tout petit et tout ridicule, mais on sait que d'une façon ou d'une autre, ça nous reviendra au centuple. Ton alpage, parfois il est magique, mais parfois on dirait une prison. Oui, avec du recul, j'ai peut-être trop forcé les traits sombres... J'en garde quand même un souvenir très souriant, très ensoleillé. Mais il y a des fois, c'est vrai, où c'était vraiment une prison. Dans les récits de voyage, j'aime les plus sincères, comme "Le poisson-scorpion", de Bouvier. Ceux qui n'enjolivent pas, qui vont contre l'exotisme, le folklore. Mais le folklore te touche, aussi! Bien sûr. Je regarde toujours en avant, sans aucune nostalgie - l'époque n'est pas obscure - mais on s'ouvre à des trouvailles, des raccourcis entre les siècles. Et il y a dans les attitudes de cette population de vachers quelque chose de profond, qui fait partie de notre suissitude. Et puis ce caractère un peu fermé, un peu macho, xénophobe, alcoolique peut-être, est aussi très sincère, authentique... Dans les gestes ancestraux du berger, il y a une vérité millénaire? On domestique des animaux depuis 10 000 ans, mais les conditions ont quand même beaucoup changé. On plante des clôtures, on désherbe avec des produits chimiques, on coupe les sapineaux à la cisaille... Non, berger, c'est vraiment pas l'harmonie avec la nature. Du reste, on le voit avec la polémique du loup. C'est un travail, oui, "contre-nature" en fait. C'est ça qui est intéressant. Il t'a fallu deux mois, berger, pour finalement ouvrir une Bible... J'avais lu le Coran au Yémen, en plein Ramadan, et ça m'avait fait une impression immense. Là, il a fallu que je tombe sur cette Bible plus que centenaire dans la cabane du moutonnier. J'avais un peu abandonné la lecture, je préférais ne rien faire, assis dans l'herbe. Mais ce bouquin m'a accompagné. J'ai vraiment lu la Bible en regardant mon troupeau... ce cliché! "Je suis toujours complètement athée, pas de doute, mais ça fait aussi partie de ce travail identitaire vers ma propre culture. Et puis la Bible, c'est une langue impressionnante, avec une fausse simplicité, énormément de répétitions, qui nous a à l'usure, et puis qui rentre par contrebande, sans qu'on s'en aperçoive. C'est des valeurs aussi, toutes ces choses sur lesquelles on crache depuis mai 68. Une découverte. Dans deux semaines, tu repars, mais pour New York cette fois. Oui, "en résidence d'écriture". Et au printemps, rebelote au Caire - je deviens un assisté culturel... C'est non payé, donc je travaille entre-temps. Mais je ne serai de toute façon jamais écrivain à plein-temps. Parce que j'aimerais continuer à me laisser toucher, à être émerveillé, émerveillable - et je ne crois pas que les bourses et les mandats d'écriture puissent faire vivre ce regard. I Annick Monod |
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