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Le Temps, 5 mai 2007, Samedi culturel
Le Journal d'un génie des alpages

Il a commencé par raconter ses voyages au loin. Puis Blaise Hofmann s'est immergé, le temps d'un été, dans le microcosme d'un troupeau de brebis trop peu grégaires. Un récit drôle, poétique, rageur, attachant

Dans le mot «estive» résonnent des sons de fête, de vacances, d'un temps furtif et léger. «Pâturage d'été en montagne», dit le Petit Robert. Et pour Blaise Hofmann, quelques mois rudes à faire le moutonnier, seul, la plupart du temps, sur son alpe. Il livre le journal de bord de cette aventure: elle n'a rien d'une idylle pastorale.

Un premier livre, Billet aller simple, avait réussi à forcer le blocus qui barre la route aux ouvrages auto-édités: le public a accueilli avec enthousiasme ce récit de voyage, un «usage du monde» juvénile, épuré et republié en 2006 aux Editions de l'Aire. De son maître Nicolas Bouvier, Blaise Hofmann a appris à saisir l'instant, à restituer au vol une atmosphère, à poser le regard.

Estive manifeste les mêmes qualités, mûries, appliquées à une autre expérience du voyage: celle de la transhumance d'un pâturage à l'autre dans les Alpes vaudoises, en apprenti berger, maître débordé d'un troupeau trop souvent centrifuge. Une initiation laconique, et le moutonnier se retrouve seul avec ses mille brebis, «mille machines à vie» imprévisibles. Et deux chiens, Tina et Brina, pour l'aider à «rapercher» et à exercer un métier qui «veut déjà venir», Robert, son mentor, l'a assuré, avant de retourner à ses affaires en plaine.

La solitude, donc, qui a poussé tant de bergers à «caresser la bouteille», l'ethnologue Paul Hugger le dit, cité en exergue. Et que faire, vraiment, dans ces cabanes précaires, sans femme ni copains, dans le froid et la pluie (cet été-là semble spécialement pluvieux)? Se donner du courage dès l'aube en arrosant à la Goldamine le café bouilli et l'éternel fromage. On comprend que Luigi, venu d'Italie «gouverner» dans nos montagnes, économise sou à sou pour éviter ce sort à ses enfants.

Mais ce qui est transitoire est supportable: pour Blaise Hofmann, l'expérience est souvent décourageante, mais il sait qu'elle finira avec l'été. Il y glane matère à écriture. Et cueille des moments de pure beauté qui paient de tout le reste: «Le ciel est bleu ne suffit plus. Numéroter les bleus dans l'ordre d'intensité croissante, mesurer le vent avec une girouette, forer la roche, inventorier les échantillons, écrire topographiquement, par triangulation, cartographier, prendre possession des lieux.»

Il y a de tout dans Estive: des dialogues savoureux, des jurons, du parler montagnard. Des moments de tension (comment accoucher l'agneau mal engagé?), du désespoir brusque et de la dérision. Les détails de la vie quotidienne sont bien présents: dans ce dénuement, ce qu'on mange, ce qu'on boit, ce dont on manque, le froid, le chaud, les habits mouillés qui puent le graillon, le prix des choses, un briquet perdu, tout compte. Astérix et Obélix sur les verres à vin qui sentent encore la moutarde, des cartes postales, un mot gravé à l'opinel sur une table - ce genre de détails fait surgir des générations de solitaires.

Il y a aussi les sorties au restaurant, au milieu des touristes, les rares escapades en ville («le plaisir du marin»), le spectacle des soldats qui s'exercent à la guérilla dans les pierriers. Le moutonnier n'est pas grégaire et l'observation des autres humains excite sa verve.

Il tente de lire Ovide, peine perdue, le grand livre de la nature éclipse tout écrit. Le berger se fait aussi chroniqueur, historien, philosophe, il digresse sur l'écologie, l'armée, la place de ces paysans dont le monde de la plaine pense pouvoir se passer. Ce n'est pas là qu'il est le meilleur. D'un Ancien Testament, trouvé dans une cabane, il cite des passages qui prennent un sens littéral fort.

C'est dans le jeu de tous ces registres que Blaise Hofmann a su trouver une écriture: cette estive, cette «parenthèse» dans sa vie, est un roman de formation.

Isabelle Rüf



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