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La Gruyère, 31 mai 2007
Le versant littéraire de l'alpe

Après un récit de voyage, Billet aller simple, Blaise Hofmann vient de sortir son deuxième livre, Estive. Il évoque son été 2005, qu'il a passé en berger, dans la vallée de l'Hongrin. Sur un ton à la fois ironique et respectueux, le jeune auteur vaudois témoigne de cette expérience et porte un regard pertinent sur l'univers de la montagne. Sans perdre de vue la littérature et le style.

Franchement, on pouvait nourrir quelques craintes: un citadin qui passe un été à l'alpage, comme moutonnier, et décide de le raconter dans un livre, ça sentait la condescendance. Ou, à l'inverse, l'exaltation néo-baba du retour à la nature, l'idéalisation des vraies valeurs de la vie. Au final, rien de tout cela: avec Estive, Blaise Hofmann, écrivain vaudois de 29 ans, a trouvé le ton juste et le regard pertinent pour éviter ces pièges. Pour dépasser le simple témoignage, aussi, en signant un texte littéraire passionnant.

Un été à la montagne, donc. "Peut-être en raison de ma filiation paysanne", explique-t-il, attablé dans un café lausannois. Ou pour expérimenter un retour aux sources, pour approcher l'aura qui entoure cette vie en quasi-autarcie. Ou encore par envie de retrouver "le contact direct, rugueux, avec le sol". A l'été 2005, il franchit le pas: "Un éleveur de moutons cherchait quelqu'un. Il a été assez ouvert et aventureux pour laisser son troupeau à un parfait novice…"

Dans son premier livre (Billet aller simple, paru à compte d'auteur en 2004, avant d'être réédité chez L'Aire), Blaise Hofmann retraçait un périple de seize mois à travers l'Asie, la péninsule arabe et l'Afrique. Ici, "c'était aussi un vrai voyage, mais de proximité", assure-t-il. Effectué dans la vallée de l'Hongrin, un endroit "très particulier, étroit, avec la présence de l'armée et personne qui ne vit à l'année". Il passera également une partie de l'été sur les pâturages de Lioson, d'où l'on voit le lac Léman, la plaine, la ville. Situation étrange de l'homme en dehors de l'industrialisation, mais tout près d'elle.

Là-haut, Blaise Hofmann écrit, sans penser à un livre. "Je prends souvent des notes que je n'exploite pas. Ça permet de travailler son regard, d'affiner sa mémoire, de questionner. Ensuite, que la littérature suive sous forme de bouquin, qu'importe?" L'année dernière, une bourse de Pro Helvetia l'encourage toutefois à écrire Estive.

Comme Billet aller simple, ce deuxième ouvrage frappe par le regard sans concession posé sur les choses et sur ces gens "qui en ont gros sur le cœur et qui ne disent rien, qui ne pleurent jamais, qui ne disent jamais "c'est trop dur"". Sur le travail quotidien avec le troupeau et les chiens, sur les jours de solitude et de pluie.

Pas question toutefois d'endosser un rôle qui n'est pas le sien: le narrateur reste un "lettré décalé" et observe un monde qu'il pénètre le temps d'un été. D'ailleurs, au côté de Michel, qui "se lève à cinq heures depuis 1951", il sent bien qu'il est accepté dans cet univers, sans en faire vraiment partie: "Exhiber ses veines sur les avant-bras ne suffit pas."

Au fil du récit, cet ancien étudiant en histoire, en littérature française et en psychologie cite Philippe Jaccottet ou Francis Giauque, croit vivre une nouvelle version du mythe de Sisyphe - dont Camus a fait le héros de l'absurde - avec son troupeau qui ne cesse de se former et de se déformer. Il avait aussi amené des livres: "Lire? Et puis quoi encore. Même les chiens me traitent de feignasse."

Observer ce monde avec cette pertinence permet aussi de rester éloigné du folklore, de l'exotisme. "J'ai un regard un peu cassant sur les choses, les gens, les traditions, admet Blaise Hofmann, mais c'est par amour." Sur la nature aussi, il brise certaines idées reçues. "La montagne est belle, depuis la ville, écrit-il. Comme la mer, depuis le rivage. Le naufragé ne photographie pas le soleil qui se couche sur l'horizon. Ce trait bleu est sa prison." Ce qui n'empêche pas de s'émerveiller, lorsque "les arbres ont des couleurs de jeux d'enfant" ou que "la matinée s'étire, en couinant de plaisir".

Ce témoignage, aujourd'hui, prend une valeur particulière, à une époque où l'on semble se diriger vers une "agriculture dysneylandisée". Comme l'explique Blaise Hofmann, "les chiffres et les rapports officiels existent. On connaît le nombre de fermes qui disparaissent chaque année. Mais je crois au témoignage, à cette démarche inductive. Au moins pour que ça se sache. Après, si on veut laisser faire…"

Qu'on ne s'y trompe pas: Estive reste avant tout un ouvrage littéraire. "Je fais bien la différence entre l'expérience vécue et l'écriture." Une écriture fragmentée, heurtée parfois, qui mêle pure poésie et langage rugueux, au rythme très travaillé. "J'aime les effets de rupture, les chutes qui permettent des réflexions, de l'humour, de multiplier les points forts. C'est un ouvrage d'écriture, un récit avec des ellipses, des salissures, des enjolivements, où je n'ai pas cherché la vérité à tout prix…"

Carnet de route d'un été, Estive distille aussi des réflexions, souvent ironiques, sur la montagne et sa mythologie ou ce qu'elle est devenue, à Leysin, par exemple, où le "freestyle park" côtoie le halfpipe, le superpipe et le Hiking Sheep Bergerie backpacker: "Il est temps de décoloniser les montagnes de leurs chimères, de se défaire des illusions qui constituent notre suissitude, cet objet de marketing", écrit Blaise Hofmann. Cet été-là, explique-t-il, était aussi "l'occasion de gratter les mythes. C'était une bonne loupe grossissante." Qui permet, parfois, de comprendre que, derrière les mythes et les clichés, "la montagne, c'est de la tectonique, rien de plus".

Se méfier du folklore - "un grenier poussiéreux, mais il fait bon s'y exiler" - n'empêche toutefois pas le respect, ni le sentiment de vivre une expérience "assez inouïe", malgré la pluie et la fatigue. D'ailleurs, vers la fin de son livre, il convoque à nouveau Camus et son Mythe de Sisyphe: "Il faut imaginer - fermez les yeux - une dernière fois le bruit de mille bêtes qui passent sous un arbre rouge, sur un lit de feuilles mortes. Il faut imaginer le berger heureux."

Eric Bulliard

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